ECOLE DE SAGE-FEMME DE METZ
Première année de PREMIERE PHASE

 2006-2007

EVALUATION THEORIQUE NORMATIVE
Groupe 1 Unité 3
Epreuve d'Antropologie de la santé et de la maladie

Durée : 1 heure 
Notation : /20 points

Discutez le passage entre crochets de David Le Breton, Anthropologie de la
douleur. Vous n'oublierez pas de mobilisez des connaissances théoriques acquises
par ailleurs.

David Le Breton, Anthropologie de la douleur, Paris, Edition Métailié, 1995

aussi en jeu dans le processus de sa guérison ou dans l'assomption
de sa peine. Sa douleur, surtout si elle se prolonge, est rarement
envisagée comme une expérience extrême dont il est aussi respon-
sable et qu'il pourrait affronter moins passivement en puisant
dans ses ressources propres. Il se démet de toute tentative person-
nelle, de chercher ses propres solutions ou de mêler ses efforts à
ceux du médecin et des traitements qu'il reçoit.
[ Le progrès des analgésiques a transformé l'expérience humaine
de la douleur. Dès lors que celle-ci pouvait être supprimée grâce à
des traitements faciles d'accès, les anciennes défenses culturelles
sont devenues désuètes, relayées par les procédures techniques. En
conséquence, le seuil de tolérance a diminué. L'expérience de nom-
breux médecins exerçant leur métier de longue date le suggère aisé-
ment. L'endurance à la douleur s'efface en même temps que se fait
jour chez l'acteur le sentiment qu'elle peut être anéantie d'une sim-
ple prise de médicament. Perçue comme inutile, stérile, la douleur
est une scorie que le progrès se doit de dissoudre, un anachronisme
cruel qui doit disparaître. Elle est devenue un scandale, à l'image de
la mort ou de la précarité de la condition humaine. La volonté de
ne plus souffrir gagne d'autres secteurs que ceux proprement dits
de la pathologie : l'accouchement notamment. L'offre de service
crée une demande inépuisable qui s'entretient d'elle-même et s'élar-
git au fur et à mesure qu'elle est satisfaite. La technique médicale
interfère ainsi avec les visions du monde, elle les change graduelle-
rnent. Elle convainc l'usager de la possibilité d'une toute-puissance
sur soi dont elle serait l'intermédiaire obligée.]
    Mais l'anesthésie dans des circonstances où Pindividu s'attend à
souffrir, suscite parfois des attitudes insolites visant à rétablir mal-
gré tout la scansion douloureuse qui manque à l'expérience. Elle
provoque un sentiment de déréalisation, d'inachèvement, que
l'individu s'efforce de combler à travers un mode personnel de
ritualisation qui trouble parfois l'entourage médical. Une jeune
femme d'origine béninoise, arrivée en France quelques mois plus
tôt, accouche d'un enfant dans une maternité provinciale. Le len-
demain, elle refuse de se lever et demeure repliée sur elle-même.
Interrogée, elle déclare « souffrir de sa péridurale ». Mise en
confiance, elle parle alors des accouchements des femmes de son
village, et notamment de ceux vécus par sa mère ou ses tantes.
Toujours, elle a vu naître les enfants dans la douleur nécessaire
de la femme. La péridurale l'a dépouillée de son affiliation à sa
mère et aux autres femmes de sa lignée. En couvant une douleur
créée de toutes pièces, elle s'enracine dans la cohérence d'un
monde retrouvé, elle achève la mise au monde de son enfant dans
la fidélité à ses origines. L'anesthésie prive ici d'un repère essentiel
qui déréalise l'expérience, lui ôte sa valeur intime, déroge à son
inscription dans l'histoire collective. Une symbolisation indivi-
duelle faisant jouer la douleur comme signe restaure la continuité
et éloigne la menace pesant sur le sentiment d'identité. Cette
femme met en œuvre une résistance culturelle qui préserve ses
identifications. Pour des raisons proches, des femmes occidentales
sont parfois hostiles à la péridurale qui les rend, selon elles,
témoins oculaires d'une expérience qu'elles souhaitent vivre de
toute leur chair. Un autre exemple : une femme algérienne accou-
che, elle crie, fidèle en cela à ses usages culturels, mais cela incom-
mode le personnel médical qui (au nom de la souffrance à soula-
ger) décide de lui appliquer une péridurale sans juger bon de la
prévenir. Effroi de la parturiente, dont les cris redoublent et confi-
nent à la panique. Une sage-femme inquiète se décide enfin à aller
chercher un interprète arabophone qui interroge la femme affo-
lée : «Je ne sens plus mes jambes, je ne sens plus rien ! », s'écrie-
t-elle. Dans ses Confessions d'un chirurgien, R. Selzer raconte un
épisode insolite de sa carrière. Un jour, entrant dans une chambre,
il surprend une femme récemment opérée, un rasoir à la main,
l'abdomen déjà déchiré et la main plongée à l'intérieur fouillant
les organes. A nouveau soignée, hors de danger, elle interroge le
chirurgien : ""Ça devrait faire terriblement mal, non ? Je veux
dire : si c'était vraiment mon corps à moi, j'aurais mal. Mais je
ne sens rien du tout !" Et tout à coup je sais, je comprends ce
qu'elle allait chercher au fond d'elle même : sa douleur."

Retour à la liste d'annales