ECOLE DE SAGE-FEMME DE METZ
Première année de PREMIERE PHASE
6 Juillet 2006
EVALUATION DE REVALIDATION
Groupe 1 Unité 3
Epreuve d'Anthropologie médicale
Durée : 1 heure
Notation : /20 points
Commentez et discutez cet extrait de David Le Breton "Anthropologie de la
douleur", en mobilisant si nécessaire des données de cours.
Extrait de David Le Breton « Anthropologie de la douleur »
aussi en jeu dans le processus de sa guérison ou dans l’assomption
de sa peine. Sa douleur, surtout si elle se prolonge, est rarement
envisagée
comme une expérience extrême dont il est aussi respon-
sable et qu'il pourrait
affronter moins passivement en puisant
dans ses ressources propres. II se démet
de toute tentative person-
nelle de chercher ses propres solutions ou de mêler
ses efforts à
ceux du médecin et des traitements qu'il reçoit.
Le progrès des analgésiques a transformé l'expérience humaine
de
la douleur. Dès lors que celle-ci pouvait être supprimée grâce à
des
traitements faciles d'accès, les anciennes défenses culturelles
sont devenues
désuètes, relayées par les procédures techniques. En
conséquence, le seuil de
tolérance a diminué. L'expérience de nom-
breux
médecins exerçant leur métier de longue date le suggère ais-
ément. L'endurance à la douleur s'efface en même
temps que se fait
jour chez l'acteur le sentiment qu'elle peut être anéantie
d'une sim-
ple prise de médicament. Perçue comme inutile, stérile, la douleur
est une scorie que le progrès se doit de dissoudre, un anachronisme
cruel qui doit
disparaître. Elle est devenue un scandale, à l'image de
la mort ou de la
précarité de la condition humaine. La volonté de
ne plus souffrir gagne d'autres
secteurs que ceux proprement dits
de la pathologie : l'accouchement notamment.
L'offre de service
crée une demande inépuisable qui s'entretient d'elle-même et
s'élar-
git au fur et à mesure qu'elle est satisfaite. La technique médicale
interfère ainsi avec les visions du monde, elle les change graduelle-
ment. Elle
convainc l'usager de la possibilité d'une toute-puissance
sur soi dont elle
serait l'intermédiaire obligée.
Mais l'anesthésie dans des circonstances où l'individu s'attend à
souffrir,
suscite parfois des attitudes insolites visant à rétablir mal-
gré tout la
scansion douloureuse qui manque à l'expérience. Elle
provoque un sentiment de
déréalisation, d'inachèvement, que
l'individu s'efforce de combler à travers un
mode personnel de
ritualisation qui trouble parfois l'entourage médical. Une
jeune
femme d'origine béninoise, arrivée en France quelques mois plus
tôt,
accouche d'un enfant dans une maternité provinciale. Le len-
demain, elle refuse
de se lever et demeure repliée sur elle-même.
Interrogée, elle déclare « souffrir
de sa péridurale ». Mise en
confiance, elle parle alors des accouchements
des femmes de son
village, et notamment de ceux vécus par sa mère ou ses
tantes.
Toujours, elle a vu naître les enfants dans la douleur nécessaire
de la
femme. La péridurale l'a dépouillée de son affiliation à sa
mère et aux autres
femmes de sa lignée. En couvant une douleur
créée de toutes pièces, elle
s'enracine dans la cohérence d'un
monde retrouvé, elle achève la mise au monde
de son enfant dans
la fidélité à ses origines. L'anesthésie prive ici d'un
repère essentiel
qui déréalise l'expérience, lui ôte sa valeur intime, déroge à
son
inscription dans l'histoire collective. Une symbolisation indivi-
duelle
faisant jouer la douleur comme signe restaure la continuité
et éloigne la
menace pesant sur le sentiment d'identité. Cette
femme met en œuvre une
résistance culturelle qui préserve ses
identifications. Pour des raisons
proches, des femmes occidentales
sont parfois hostiles à la péridurale qui les
rend, selon elles,
témoins oculaires d'une expérience qu'elles souhaitent vivre
de
toute leur chair. Un autre exemple : une femme algérienne accou-
che, elle
crie, fidèle en cela à ses usages culturels, mais cela inco-
mmode le personnel
médical qui (au nom de la souffrance à soul-
ager) décide de lui appliquer une
péridurale sans juger bon de la
prévenir. Effroi de la parturiente, dont les
cris redoublent et confi-
nent à la panique. Une sage-femme inquiète se décide
enfin à aller
chercher un interprète arabophone qui interroge la femme affo-
lée
: «Je ne sens plus mes jambes, je ne sens plus rien ! », s'écrie
-t-elle. Dans
ses Confessions d'un chirurgien,
R. Selzer raconte un
épisode insolite de sa carrière. Un jour, entrant
dans une chambre,
il surprend une femme récemment opérée, un rasoir à la main,
l'abdomen déjà déchiré et la main plongée à l'intérieur fouillant
les organes.
A nouveau soignée, hors de danger, elle interroge le
chirurgien : « « Ça
devrait faire terriblement mal, non ? Je veux
dire : si c'était vraiment mon
corps à moi, j'aurais mal. Mais je
ne sens rien du tout ! » Et tout à coup
je sais, je comprends ce
qu'elle allait chercher au fond d'elle même : sa
douleur10. »
10 : R. Selzer, La chair et le couteau. Confession d’un
chirurgien, Paris, Le
Seuil, 1987, p.151.